Poulpe Une espèce condamnée ?

le 26/04/2019 publié dans le N° 284 de Subaqua
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Stephan Jacquet
par Stephan Jacquet

Vanté par les médias tant pour ses qualités gustatives et culinaires que pour son incroyable intelligence, le poulpe fascine. Pas étonnant dès lors que la cote de popularité de cet animal ne cesse d’augmenter. Aujourd’hui, le constat est pourtant sans appel : le poulpe commun se raréfie en Méditerranée, au point qu’une protection spécifique, demandée et relayée par plusieurs personnalités ou associations, est désormais nécessaire. Propos recueillis auprès de Juliette Rolandone-Léthy.

Au départ, un simple constat

OLYMPUS DIGITAL CAMERA« C’est dans le cadre de mes études universitaires en droit animalier que j’ai proposé un moratoire de la pêche de loisir du poulpe en période de ponte. » me confie Juliette. Ces travaux ont été repris et relayés fin 2018 par la députée du Var dans la question parlementaire (notée 13005) suivante : « Mme Guérel interroge M. le ministre d’État, ministre de la Transition écologique et solidaire, sur la raréfaction avérée du poulpe dans la mer Méditerranée, espèce qui reste pourtant indispensable à la biodiversité marine.

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En effet, dans le département du Var, de juin à septembre, la fréquentation touristique est telle que la population locale voit son chiffre doubler. Le bord de mer, en particulier, se peuple de pêcheurs de loisir qui chassent le poulpe, sans qu’aucune réglementation en vigueur ne permette de réguler ce type de pêche. Pourtant, il n’est pas responsable de continuer à pêcher cette espèce, à des fins de divertissement uniquement, sans prendre des mesures en faveur de sa préservation. Selon une étude récente menée dans les eaux méditerranéennes par Nardo Vicente, responsable scientifique de l’Institut océanographique Paul Ricard sur l’île des Embiez, l’espèce se raréfie depuis six ans. Il s’agit d’un phénomène durable, et non cyclique, ce qui est hautement préoccupant. La période de reproduction du poulpe de Méditerranée a lieu du 1er juin au 30 septembre.

Lors de ces mois d’été, les femelles ont besoin de lumière et restent dans des profondeurs faibles ; elles deviennent alors vulnérables, les zones de mise à bas étant facilement identifiables par les pêcheurs de loisir. Aussi, afin de préserver au mieux l’espèce en Méditerranée, en particulier pendant les périodes de reproduction, il pourrait être pertinent d’interdire, par voie préfectorale, le prélèvement manuel du poulpe de Méditerranée (Octopus vulgaris) en action de pêche sous-marine du 1er juin au 30 septembre dans l’ensemble des eaux du littoral du Var. Elle aimerait connaître la position du Gouvernement sur ce sujet et souhaite savoir si des actions sont envisagées afin de mieux préserver la biodiversité marine au large des côtes varoises. »

Tout est dit. La question de la fragilité de cette espèce en période de ponte est donc prise au sérieux mais reste encore en attente d’action concrète sur certaines parties du territoire. En effet, dans le parc des Calanques, depuis le 4 décembre 2018, un arrêté préfectoral étend l’interdiction de la pêche de loisir du poulpe en été et rend obligatoire le marquage de toutes les captures mesurant plus de 15 centimètres. Si ce type de mesure a pu être facilement pris ici, notamment pour lutter contre le braconnage persistant, pourquoi ne pas l’élargir à tout le territoire méditerranéen ? Le débat est ouvert.

Le poulpe, incroyable animal

Le poulpe ne cesse d’alimenter notre imaginaire. Il fascine les chercheurs avec ses neuf cerveaux, son acuité visuelle hors norme et son extrême sensibilité. Il incarne véritablement « le prince des profondeurs » décrypté dans l’œuvre génialissime du philosophe et biologiste australien Peter Godfrey-Smith. Cette vedette tentaculaire est portée haute en couleur par les médias, elle est même la star du festival le MOW (Marseille Octopus World Wide). Si le poulpe lors de cet évènement passe dans nos assiettes à toutes les sauces, les organisateurs essaient de le faire connaître du grand public avec l’espoir aussi de le préserver. Une tentative de démarche durable qui questionne les plus passionnés en poussant l’analogie à son paroxysme : mangeriez-vous du grand singe autour d’une table ronde de scientifiques, de grands chefs culinaires et de festivaliers, en réfléchissant à conserver cette délicieuse ressource, tout en couronnant, avec toujours plus d’étonnement, son incroyable intelligence ? Cette vision que certains qualifieraient d’utilitariste se heurte aux enjeux actuels incontournables de la biodiversité et de l’impact direct de l’homme. Si les céphalopodes, du grec képhalé (la tête) et podos (le pied), ont en quelque sorte les pieds sur la tête, c’est peut-être finalement l’homme qui marche sur la tête. Les grands chefs lancent des modes culinaires, ils les influencent indéniablement, conscients de leur part de responsabilité lorsqu’ils génèrent parfois une pression sur une espèce. Ce fut le cas pour le thon rouge et son fameux tartare. C’est au tour aujourd’hui du poulpe, victime de son succès, d’en pâtir. Pourtant ils se mobilisent et organisent des conférences ciblées sur l’éco-responsabilité, le climat, l’état des ressources halieutiques, comme au sommet international des grands chefs étoilés de Monaco par exemple. Une volonté s’exprime dans les échanges pour une consommation raisonnée des produits de la mer, la découverte de nouvelles saveurs avec d’autres espèces de poissons moins connues et le respect des périodes de fraies. En parallèle, des campagnes faisant appel au consommateur s’organisent, notamment « Pas de requins dans mon assiette » de l’association Longitude 181, initiatrice de la Charte internationale du plongeur responsable. D’autres actions sont menées comme « Stop à la pêche électrique en Europe » de l’association Bloom, dédiée à la préservation des ressources halieutiques et des écosystèmes marins, qui œuvre entre autres pour le bien commun, grâce à un pacte durable entre l’homme et la mer.

Pour revenir au poulpe, il est important de savoir au moins ce qui suit pour mieux comprendre l’enjeu autour de cette volonté de mieux le protéger.

Un poulpe commun des Galapagos - A Galapagos reef octopus

Le poulpe pêché au cours de nos vacances estivales n’est pas systématiquement bon à manger. On a tous vu d’ailleurs ces pratiques d’un autre âge consistant à frapper l’animal, toujours vivant, au sol ou sur un rocher, pour l’attendrir. En plus d’être cruel et punissable (Article L Art. 515-14 du Code civil – les animaux sont des êtres vivants doués de sensibilité) il faut savoir que c’est totalement inutile, et cela s’explique aisément. Le poulpe pêché a de grandes chances d’être une femelle, plus facilement repérable à cette période de l’année, car restant à proximité d’un trou où se trouvent ses œufs. Les poulpes femelles jeûnent et sont épuisées d’avoir ventilé en permanence leur progéniture, si bien qu’elles deviennent tout simplement moins tendres à la consommation. La facture pour le poulpe est salée : on tue un animal pour rien, on le tue avec peu de dignité, on condamne ses descendants et le renouvellement de l’espèce.

Ceci est un extrait du Dossier paru dans le numéro 284 Abonnez-vous

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